YANNICK G VALMORIN
Yannick Géromégnace Valmorin
Poésie/Nouvelles
Textes divers 2006-2026

Si je dois te perdre un jour,
Il me faudra te retrouver,
Engager ma solitude
Dans des couloirs embrumés,
Dans des milieux insalubres,
Dans tes angoisses empruntées
Il me faudra rejoindre d’autres solitudes,
Te voir vêtir des habits nouveaux,
Porter d’autres couleurs,
Libérer nos souvenirs.
Il me faudra souffrir ce chemin qui nous mène
À ce fameux abri que nous construisîmes dans la montagne
Là, il me faudra veiller pour te laisser tranquille,
Cultiver ta force dans tes propres territoires
Il me faudra aussi t’aimer comme une étrangère,
Pour un jour, nourrir ta propre liberté
Si fort, si fort, que j’appréhende enfin
L’enfer des possibilités.
Je n'aime pas la redondance des appels
À l'amour, à la compassion, à l'amitié
Quand nul appel ne devrait être nécessaire
Je n'aime pas les silences qui s'en suivent
Je n'aime pas la résonance des salles vides,
Les débats inutiles, les rendez vous manqués
Je n'aime pas ce milieu de la musique
Qui voit les musiciens s'éteindre,
En même temps que les poètes,
Souffrir les astronautes.
Je n'aime pas oublier,
Oublier que nous sommes seuls,
Puis dans la douleur,
Me souvenir.
Je n'aime pas l'angoisse que suggèrent
Les destins indécis
Quand bien même elle témoigne
Du prix de notre liberté.
Je n'aime pas la misère qui épuise leurs coeurs
Qui enlève à ma mère des années de bonheur
Je n'aime pas,
L'ordinaire injustice des sociétés modernes
Qui rajoute à l'absurde de notre humaine condition
Je n'aime pas tous ces mots qui sont si peu de choses
Et qui font de moi le plus petit des hommes.
Il avait travaillé toute la nuit. Sur la commode, l'ordinateur allumé. Au sol, quelques instruments - un clavier, une basse, une guitare, puis d'autres objets difficilement identifiables par un public non averti. C'est comme cela qu'il travaillait, seul tout d'abord, il enregistrait les différents éléments, qui progressivement donneraient forme à l'architecture du morceau. Alors, il développait les textures, il expérimentait - c'est ce dernier travail qui prenait le plus de temps. C'est épuisé qu'il devait s'assoupir, tandis que venait le matin. À ses côtés, elle dormait paisiblement. Ainsi finissait la nuit. Au matin, elle était partie. À son réveil, rien n'avait changé. La même pièce. Les mêmes instruments. Toutefois, la lumière du jour donnait à voir des formes nouvelles, ici et là, encore endormis, des individus. Qui étaient-ils? Il s'approcha, il n'en connaissait aucun. Dubitatif, plus surpris qu'apeuré, devant le spectacle surréaliste qui s'offrait à lui, il devint spectateur de la scène. Une jeune fille, jusqu'alors retirée dans un coin de la pièce, se mit au clavier.
La nuit sauvage
La nuit m'embarque
Et je me traine,
À contre-courant,
Dans les méandres des jours solubles,
J'engage,
Contre la pesanteur des douleurs lumineuses,
Mon âme cavalière et silencieuse
Et j'entends venir les roulements
D'une mer qui s'épuise,
Moi qui ne connais plus de repos silencieux.
Désormais, le passé est ce coureur solitaire, fugitif, somnambule.
Je veux rêver pour me souvenir.
Quand au désert les lignes se confondent,
Rendu à la correspondance des dunes,
Je suis sujet à la métamorphose.
Déjà, le soleil s'allonge à la sécheresse du soir
Et je n'ai pour certitude que la profondeur du vide,
Dont je n'aurai plus jamais peur.
"Mais d’Alexandre, il n’y avait plus que le corps. Autrement, la mer était à marée haute ; elle allait et venait en s’échouant, comme essoufflée, contre les récifs. Il y avait dans l’air une odeur de sel et avec un peu d’imagination, il eût été possible de se représenter un millier d’hommes, au fond des eaux, s’escrimant à créer le mouvement. Il y avait dans l’air une odeur de sel. Les pensées d’Alexandre étaient à la mer. Alexandre imagine au loin un voilier blanc, contraint par le mouvement des vagues. À son bord, un marin revient d’un long voyage. L’homme appelle à l’aide, Alexandre accueille le bateau dans la paume de sa main droite, puis le dépose sur le rivage."
La Nuit
C’est la clarté des façades à la nuit englouties; malgré elles succombant à l’orange menaçant des réverbères, jalousie. Et le rouge bientôt partout ; déjà sur les murs ruisselant, pour sortir de l’ombre les guetteurs, au jour travailleurs, autant d’âmes qui sommeillent.Vaine tentative. Derrière les fenêtres d’autres lumières succombent. Et le rouge toujours, solitaire, l’âme d’un passionné.Reste la clarté des façades à la nuit englouties, de ce ciel noir qui intrigue, nul n’est plus changeant que toi. Angoisse, rêverie.Tendre sommeil, artifice ? De cette nuit qui m’enserre.Que seraient sans toi toutes ces aubes qui nous libèrent ?Enfin.
Psychasthénie
Café central,
Un groupe de jazz joue.
Le batteur martèle: le rythme, la foudre.
Dans la foule, un millier de rêves se brisent
Contre le sol rouge des néons fabuleux.
Catharsis. Exhume le cadavre de nos illusions suspendues,
Transe des rêves brisés,
Trompette jouisseuse,
Triomphe d'une complainte,
Symbolique de l'extase.
Qui est cet homme noir qui dort juste derrière moi?
Repu dans le rougissement des néons bleus
Il me rappelle mon oncle.
Rythme régulier,
Battement régulier,
Douleur tragique,
Qui donc s'épuise
À l'oblique
Des ordinaires.
Transe - Danse - Complainte
D'une douleur qu'on épuise.
Conjuguer la violence de la frappe
Et l'élan orgasmique,
Les âmes tordues.
Je ne courberai pas sous la contrainte,
Cri d'un saxo qui se débat,
Mélange.Violence orgasmique,
Jouissance d'un cochon qu'on égorge.
Être lubrique jouissant à l'aurore ;
Extase spectaculaire.
Spectacle d'une extase démultipliée
Dans la multitude de la foule.
Danse quand la guitare revient,
Tourne-toi.Tourne-toi,
Transpercée,
Comme le ciel noir à l'aube claire.
Il faut heurter le rêve pour le ramener à la vie,
Vision apocalyptique.
Ça ne serait pas si mal si je mourrais demain matin.
Libération de mes sens concupiscents,
Repos.
Quand rien ne cloche,
Tu le sais.
Quand rien ne cloche.
Trouver le repos dans la multitude.
Trouver le repos dans la multitude.
Trouver le repos dans la multitude.
Trouver le repos dans la multitude.
Violence - complainte
Des âmes enchaînées.
Déchaînements des colères mortes.
Nos âmes sales se purifient.
Nos âmes sales se purifient.
La violence est partout,
L'amour est partout.
Ouvre les yeux.
Ô c'est un joint que je sens
Et je rejoins un songe.
Vivre debout d'un bout à l'autre de l'immonde,
Trouver le beau dans l'amer monde.
Vivre debout d'un bout à l'autre de l'immonde,
Trouver le beau dans l'amer monde.
Le corps d'une blonde,
Me fait l'effet des aurores mauves ;
Quand je respirais ta gorge chaude,
Dans le calme,
La douceur tranquille,
Des matins d'Avril,
Le bonheur semblait accessible.
L'horizon était bleu comme la queue des singes.
Nulle grimace sous la contrainte,
J'ai connu des instants parfaits,
Ma souffrance est légitime,
Ma souffrance est la mémoire, le souvenir coupable de mes plaisirs passés.
Passé le plaisir,
Passé dessous
Les trajectoires,
Les pistes multiples,
Hallucinées,
Des horizons déstructurés.
Ta gorge est chaude.
Le souvenir des gorges chaudes
Me fait l'effet des rosées fines
Qui illuminaient mes matins d'Avril.
Psychasthénie,
Mort des matins d'Avril.
Psychasthénie,
Mort des matins d'Avril.
Psychasthénie,
Mort des matins d'Avril.
L'aurore n'est plus,
Et l'aube non plus.
Quand il n'est plus que songes repus,
Reste les nuits,
Epuisées,
Malades,
Interdites,
Je ne dormirai plus.
L'observatoire
La veille, ils avaient quitté Paris pour rejoindre Limoges. Echapper au mouvement. Etait-ce encore possible d’échapper au mouvement ? Au matin, il voyait la ville pour la première fois, hier l’enveloppe de la nuit en effaçait les contours, tendant à l’uniformiser. Hier Limoges était une ville de province, les bâtiments, les rues, lui rappelaient le centre de Lille, mais au jour Limoges était devenue. Une ville avait émergé du silence. Limoges, presque la campagne en somme. Elle dormait encore, à la fenêtre il regardait le gris du ciel se répandre, comme un murmure, sur les bâtiments environnants et la pluie qui tombait aux premiers jours de décembre. Bientôt, les enfants sortirent de l’école et la rue se mit en mouvement, puis tout se calma, à nouveau. Le bruit et le silence. Rien ne se calmait jamais vraiment. L’après-midi, ils quittèrent la ville pour rejoindre la campagne, dans la voiture il s’était endormi. Se réveillant, à sa droite, il vit un chêne seul, rompant avec la monotonie du paysage, il s’élevait au milieu de la plaine, tel un gardien solitaire. Il tourna la tête sur la gauche, la voiture était déjà loin du chêne, mais à cette distance il pouvait distinguer sur la rive opposée une silhouette toute humaine qui faisait face à l’arbre, semblant même le contempler. Il lui dit : « Oh tu as vu ? Il y a un homme là-bas, au milieu du champ ! » Regardant dans le rétroviseur, elle répondit : « Ce n’est pas un homme, c’est un épouvantail ! » Alors il pensa que cela faisait des années que l’épouvantail observait l’arbre et que l’arbre observait l’épouvantail. Au loin, un paysan, certainement le propriétaire du champ. L’épouvantail observait l’arbre. L’arbre observait l’épouvantail. Le paysan observait l’arbre et l’épouvantail. Lui, observait le paysan. Maintenant, l’homme devait regarder la voiture s’éloigner. Depuis quelques années, il ne pouvait dormir sans laisser la télévision ou l’ordinateur allumés, il était devenu dépendant d’une forme de solidarité négative, une forme de solidarité virtuelle. Il vivait sous une coupole. Il se dit qu’ici même, à la campagne, il y avait comme une pancarte sur son front qui disait « à proximité de Limoges ». Tout le monde pouvait savoir. Tout le monde pouvait imaginer. Non, non, ici personne ne les voyait. « Personne ». Ils étaient seuls au monde au milieu du silence. Pas un bruit. Et la voiture roulait, roulait et s’enfonçait dans le silence. Il lui dit : « Arrête-toi que je t’embrasse, que je sente que nous sommes seuls. Montre-moi donc qu’il est un endroit qui résiste au bruit, un espace à l’abri des regards », et elle s’arrêta.
Tout est vrai, le reste l'est aussi.
Je me suis retrouvé seul, sans un rond, dans une pièce minuscule, à lire, écrire de la poésie, jouer du piano toute la journée. Souvent, la journée passait sans que je prenne le temps de manger, sans que j'en ressente réellement le besoin. L'instrument était là, je me levais avec pour seule préoccupation l'absolue nécessité de le retrouver, de le toucher, de tenter d'articuler un indicible cri. Je ne supportais pas la lumière tout comme chaque élément extérieur susceptible de contraindre mon rapport direct à l'instrument, de faire entrave à la sensualité. J'avais fait de ma chambre une sorte d'alcôve, en guise d'inspiration je diffusais simultanément et avec frénésie des images sur tous les écrans mis à ma disposition - deux à trois films en même temps. "Apocalypse Now", "Bande à part", "Elephant man", "La Haine", "Lost in translation", "Dead Man", tous les films de mon enfance - aujourd'hui encore. Il a d'abord fallu que je joue très longtemps du piano, pour que je comprenne un jour pourquoi et comment j'allais également jouer de la guitare. Naturellement, j'aurais pu commencer plus tôt, mais il me fallait tout d'abord identifier les rouages qui reliaient son caractère intrinsèque à ma personnalité. Il me semble que mon intérêt pour la texture vient de là : d'une part de la volonté de traduire une sensation, d'autre part de l'exigence qui résulte des vastes possibilités harmoniques offertes par le piano. Tout ce qui a suivi fut un travail de recomposition. Recomposition des sensations, recomposition des paysages, recomposition des souvenirs, recomposition des sons. Tout au moins la tentative d'une recomposition.
Je vois, par temps de pluie, retomber des idées que j'avais laissées suspendues, interdîtes, dans la mémoire du soleil, un jour où j'étais trop heureux. Les idées ont besoin d'eau. De l'eau et des idées. Précipitons nous.
Préserver le moment où l'on s'endort paisiblement dans un train à grande vitesse.
Demain me suit.
Au lointain, au sommet des collines, se dressait l'autre moi, figé précisément là où le ciel s'assoit, là où le temps se repose fatigué de sa propre contrainte.
Sous le tunnel des Halles
C'est quelque drôle
Ô ce petit homme en costume;
Apprêté, las dans les halles
Pour quelque bal ou farandole.
Il a la voix rauque,
Gutturale,
Des grands voyageurs qui fument;
Et l'assurance d'un pauvre qui aurait marché sur la Lune.
Son haleine de-ci, de-là venait
Alors comme l'écume;
Vicieuse brise, à l'aube l'homme
Avait bien caressé les dunes.
Ivre, le marin s'était endormi sur le pont.
À son réveil, éméché,
Arrivé à destination.
Entre ciel et terre,
Se cherchant à l'horizon,
L'homme révèle sur la fin,
Pied de nez à qui ne saurait point;
Qu'il est médecin dans la marine,
Intime d'Obama roi;
Si fière de lui, d'un geste las;
Dieu sait pourquoi, Dieu sait pourquoi.
Une saison
Tu as le regard de l'enfance,
Et au fond l'enfance quand on y pense,
Ça n'existe pas vraiment.
L'enfance, c'est peut-être bien le souvenir,
Quand il n'est pas le souvenir;
Et la conscience du souvenir
Ne dit-elle pas la nostalgie?
Qui elle-même se dit
Selon les saisons,
Les intermittences du coeur,
Tu as le regard du souvenir
Et c'est beau un souvenir,
Comme une saison qui dure.
Songe
Dis moi ô ciel à l'hiver mûr,
Qui sur toi répand la brume?
La pipe au jour, qui l'allume?
Dis l'âme en songe qui la fume!
Épaisses bouffées de l'ineffable
Nuages clairs, fumée sans nom;
Couvrent l'alcôve, souffle l'ennui
D'un voile en somme, sombre oraison.
Quand même à l'aube claire et si tendre,
L'homme demeure myope aux grands pieds;
Qu'est-ce que le jour sinon la nuit pour l'homme qui dort, l'homme qui fuit?
Ô doux matin, blanche lumière, éveille ce corps peu éclairé,
Rends donc jaloux quelque mystère qui veille à l'ombre trop loin d'ici.
Funambule
Sérénité,
Tu étais haute sur les collines,
Tu avais trouvé au ciel un endroit creux
Où les rêves se reposent.
Et ta grâce répandue,
Faisait aux pauvres un abat-jour
Quand l'infortune se donnait nue
Sur le trottoir des capitales.
Tu n'avais pas de nom,
Je te cherchais dans les silences;
Mais il était toujours un malheureux,
Un pauvre fou, un amoureux,
Pour me rappeler au mouvement,
Au bruit, à l'homme, au vivant.
Ô quand je pensais t'approcher,
Tu n'étais qu'ombre définitive.
Tu n'es pas l'habitude,
Tu n'es pas l'absence,
Tu n'es pas le silence,
Tu es l'équilibre.
Toi
Si sur tes lèvres renaissent mes jours,
Douces comme un songe d'été;
C'est de ta chair comme du velours,
Que viennent les aurores orangées,
Si sur ta peau à la robe claire,
L'aube blanche s'est abimée,
Faute à ton corps, douceur solaire,
Hymne à l'amour, à la beauté,
Si sur tes seins mes yeux s'arrêtent,
La Lune rencontrant le Soleil,
Deux doux baisers me font la fête,
Nourrissent mes nuits, tuent mes sommeils.
Si tu es l'enfance que je n'ai eue,
Si tu es l'horizon qui se cache.
De l'or versée sur un ciel nu,
Le soleil couchant sur la terrasse.
Aube
À l'aube, déjà je serai loin.
Pareil à la mer, le ciel sera tout bas, tout bas.
J'aurai le soleil dans ma main
Et l'espace vide me bercera.
Les couleurs seront plus vives,
Un arc-en-ciel sur de l'or noir.
Toutes les planètes seront ivres,
Saurai-je encore que je suis noir?
Je serai noir de l'universel,
Noir comme un homme,
Noir comme un blanc,
Ah que la couleur est bonne.
À l'aube proche je serai homme,
De l'or rouge tout plein le corps.
J'aurai la vie pur habitude.
J'aurai la mort pour certitude.
Mon Marin
Le jour venait fendre les nuages épais,
Tandis qu'un ferry émergeait de la brume.
Un marin noir revenait de Guernesey,
Bourlingueur, circonspect sur le quai, il fume.
Saint Malo c'était Jade l'attendant languissant
La frénésie des vagues, mélancolie latente;
Ce bonheur que l'on use à mesure qu'il s'étend,
Saint Malo où la vie déjà qui s'absente.
Au matin, les vagues venaient chanter les mémoires du Monde
Et seule l'ombre d'un marin noir voyait bien,
L'homme se taire là où la mer inonde,
Le ciel immense confondu en son sein.
Il s'en retourna chez lui, bien à l'abri des siens,
Répandre sa vie comme on défait des bas.
Ah, de si près que n'ai-je vu mon marin
Si promptement avancer son trépas.
Berlin (Chanson)
Berlin, tout ce gris dans l'ombre, de tout ce temps qui dure.
Nous avons marché si longtemps, nous avons marché si longtemps.
La nuit qui venait vite, redéfinissant soudain le paysage,
Faisait comme le marchand qui passe, au temps de l'enfance,
Pour répandre le sommeil.
J'étais venu bercé, par toute la nostalgie,
Répandue en murmures à la télévision.
Saisissement de l'histoire, ton gris dans les télés en couleur,
Ta grisaille, l'effondrement, un an après ma naissance.
J'ai vu la beauté silencieuse du temps, arrêtée dans les lieux de mémoire
Et plus encore dans les rues obscures
Aux confins de ton périmètre,
Et dont le sombre empêche toute distinction.
J'avais mal au vide, j'avais mal au vide avant.
Tes quelques jours me ramènent à la possibilité de voir en la mélancolie
Un moment de joie.
La mer
Ô toi la mer,
Dont le songe m'est rendu,
Tu es l'infinie étendue
L'ineffable, l'inconnu,
Qui commence à mes pieds.
Et l'onde me berce,
Et l'onde me prend;
Reste l'écume qui me ramène
Aux souvenirs,
Et ne s'arrête jamais, jamais.
Tout est là encore devant moi,
Ton sel est mon sang
Et le temps qu'est-ce alors?
Qu'importe.
Tiens, tiens, de l'amour à foison
Pour nourrir les poissons
Aujourd'hui et demain encore.
Je suis l'éternelle bravoure,
L'éternel sage,
L'éternel combattant.
En 44 me vois-tu?
Songeant aux plages embarquées
Au débarquement je veille,
Prends donc mon coeur pour mille bombes.
Sous les ailes d'un cerisier
Bercé,
Toute mon âme déployée,
À l'ombre de toutes chimères.
Reste l'horizon
L'horizon devant moi.
"Il y a dans la campagne tchèque, un chemin de terre qui descend dans le creux de la forêt naissante, non loin de la maison de mon enfance. Alors, il est comme une bouche, grande ouverte, au pied des arbres immenses, des géants qui explosent et un ruisseau qui danse et qui serpente entre les pierres. Au loin déjà, on l'entend chuchoter, ces choses que l'on ne comprend pas. Enfant, il me semble que je comprenais davantage. Lorsqu'à l'été j'y retourne, me reviennent les figures avortées de mes premières tentatives de construction - quand avec d'autres il me fallait faire ricocher la pierre ou établir un barrage prompte à enfermer ce qui ne s'enferme pas. L'eau toujours s'en allait, trouvait le chemin de la liberté. Déjà il me fallait accepter l'irréductibilité du sens, de la quête. Mes premières désillusions dans la fange de mon enfance insouciante. Je projetais mes rêves en pagaille dans l'eau translucide. Combien d'enfants y ont comme moi enfermé les leurs? Aujourd'hui les enfants n'y vont plus. Un jour, c'est sûr, j'y emmènerai les miens. Quand j'y retourne, je me surprends à déposer quelques bouts de bois ici et là, pour réduire l'espace de la réflexion, de la contemplation. C'est un nouveau barrage qui prend forme alors, qui vient définir le territoire de mon enfance. J'y enferme ma solitude et j'y cherche mes rêves d'autrefois. Ils sont loin déjà, je pense, le ruisseau s'étend dans la nuit sombre. Il y a, dans la forêt, certains endroits où le jour ne vient jamais.
Je suis comme cette eau qui se refuse, qui ne saurait se laisser réduire. Quand au jour, je trouve dans une rencontre, dans un lieu, l'indice de la liberté, je renoue avec cette première expérience; l'évidence s'impose avec autant de clarté que la transparence du ruisseau de mon enfance. Alors, le rêve n'est pas mort et je me surprends à l'entendre, à le voir prendre forme dans le creux qui nait de sa confrontation avec le réel. Le rêve s'incarne, immense, trouvant entre les pierres dispersées le chemin nécessaire de la liberté."
Paris au mois d'août (Chanson)
J'ai vu Paris au mois d'août,
Et le soleil s'asseoir,
Sur le dos des passants
Dans rues vidées de leur vacarme
Sourdes et indolentes
Presque reposées
J'ai vu Paris au mois d'août
Et le bruit des godasses
Soudainement résonner
Dans l'absence des couloirs du métro délaissé
Et la nuit qui venait
Moi je pensais à toi
Un garçon s'amusait
À grimper sur les toits
Un samedi au mois d'août
Dans le centre commercial que la ville abritait
D'autres avaient fait escale
La chaleur revenait
C'est calme Paris, au mois d'août
Mais le long de la seine,
Les oiseaux et les badauds dansaient
À Paris,
Au mois d'août
C'est beau Paris, au mois d'août
Le sourire des touristes
Mais les malheureux toujours tristes
Oui, Paris, au mois d'août
J'ai vu Paris au mois d'août
Passager
Le passager se fond dans la nuit imprécise,
Et le jour est une ombre que les oiseaux déguisent
Quand plus rien ne t'éclaire, que tout force à l'oubli
Que je n'ai pour présent, à la nuit, que l'ennui
Il me vient un moment dans les ombres grimaçantes
Quand le temps se fait court et la vie un peu lente
Où je sais que tu vis, tout le jour, toi aussi
Dans l'extrême amplitude de ta propre solitude
Où je sais que tu attends, juste là, également
Quelque présence, un cri, dans le coeur de la nuit
La nuit suspendue
Tu sais bien la nuit longue
Cette nuit que j'apprends
Dans la solitude solaire
Des promenades nocturnes
C'est une éternité, minuscule et lascive
Qui se joue dans une parenthèse
Les lueurs qui résistent
Au coucher s'effaçant
Sont à la nuit des souvenirs suspendus
Comme aux fragments de ma mémoire
Nocturne
Quand dans le sombre des instants
Qui précédaient l'aurore
Tu n'étais plus à la nuit
Qui bientôt devait finir
Tout devait commencer
Comme le mort endormi
Qui quittait la nuit bleue
Pour toutes les rejoindre
Ces nuits longues et planes
Au nom d'Éternité
Tout ce qui devait finir
Et ne cesserait jamais
L'espoir, le bel espoir
Des nuits ininterrompues
Hier, la nuit parut pareille
Aux longues sirènes fantasmées
Qu'Ulysse devait croiser naguère
Moi-même je m'étais égaré
Dans la ville des Catacombes
Cette nuit rousse et vagabonde
J'étais ici, j'étais nulle part
La nuit était tout à fait noire
La ville avait ce goût étrange
Désinvolture des boulevards
Les beaux dégâts, les beaux mélanges
Si tard le soir
Perspectives
L'aube que suggèrent les premières éclaircies est une belle promesse. Belle promesse l'océan, belle promesse le mouvement lent, bien que violent des vagues molles qui, novembre finissant, viennent sculpter les récifs. Je me rends à l'insondable perspective d'un matin que la nature décide à la manière des vagues venant creuser les rochers. Si le sombre d'une vide année persiste, tel l'amertume d'un fruit presque passé. Je devine, sentant déjà le courant d'un air renouvelé, que sans perdre toutefois le goût de nos solitudes, se précise l'avènement d'une transpiration commune. Las du temps qui use, las du temps qui use mais bel et bien là, dans une présence plus que poétique. Enlaçons la perspective de nos esprits futurs, à jamais sensuels.
Comme dans les années 90 (Chanson)
Je suis le grand soleil
Sur la tour grise de béton
La merveilleuse matière
Des mille langues croisées
Sur l'rose palier, des quartiers populaires
Un incendie dans un verre d'eau
Le dissident, l'invisible
Je suis
La première gorgée de café, au matin grisonnant
L'horizon lointain de la banlieue proche
Le bonheur qui s'effrite, quand je m'approche
Comme dans les années 90
Comme dans tes yeux
Je rêve un peu
Comme dans les années 90
Comme dans tes yeux
Je rêve un peu
Un peu, un peu beaucoup
Viens, viens, viens, viens,
On va créer de l'or avec des clous
Danser sur un ciel de cailloux
Tu es le grand soleil
Le grand sommeil
Viens, viens, viens
Comme dans les années 90
Comme dans tes yeux
Je rêve un peu.
Confidence
Quand tu t'ignores et que ta féline beauté
Fait de toi sa chose, dans l'immense des solitudes qui abondent
La lune est blonde, à l'hiver naissant.
Les allées et venues, des courants qui s'étendent,
Dans le silence des campagnes frêles,
Rythment le mouvement fragile, des âmes fragiles,
Des hommes qui se meurent.
Ô la mer dicte la poésie des grandes solitudes,
Aux tréfonds du monde immense, combien de lumières s'ignorent?
Quand le jour diaphane fixe les horizons nécessaires,
Tu t'oublies toi,
Sirène des profondeurs
Et la beauté nue de ton corps de femme,
Désinvolture des plaines silencieuses,
M'oblige à la confidence.
.
J’étais sur la rive à danser comme un con, au début j’étais bien. Je sentais l’eau qui montait, sur mes pieds d’abord, j’avais un peu froid c’est vrai, puis je me suis habitué ; et comme cela, tandis que j’attendais que le jour se lève, je me suis endormi. L’eau montait, moi je dormais – du calme, enfin du calme. On ne se rend pas compte, cette angoisse, cette douleur lancinante qui nous pèse, on voudrait tant qu’elle se taise – et ça n’arrive jamais. On a de l’eau dans les narines, il y a ces voix, de l’autre côté du mur, ces poings qui tapent, qui nous crient de revenir. C’est pas si loin. Je décidai d’aller à l’hôpital, je n’en pouvais plus. Je me voyais dans le train, seul à regarder toutes ces lumières se perdre dans la nuit noire, je ne savais que chercher. L’angoisse vous prend tout, tout ce qu’une ville vous raconte, le bruit du train, les jeunes qui crient sur le quai, la routine mécanique – autant d’éléments du silence désormais. Il y a les souvenirs aussi, que l’on rencontre partout, cela faisait longtemps que l’on ne sortait plus. Un tas de types que l’on ne voulait plus voir, des figures de l’enfance, toutes ces voix qui se mettent à chanter, tout un bal qui se joue. C’est un diner mondain, il y a du beau monde, des gens que l’on ne veut pas croiser, autant de visages qui vous regardent en souriant, vous baissez la tête, autour de la table tout un monde s’esclaffe. Là quelque chose se perd. Chez moi, il n’y avait plus rien. Où c’était « chez moi » d’ailleurs ? Il y avait de la lumière, alors je suis entré. On me prit au sérieux, apparemment je faisais peine à voir. Vouloir mourir ? Non, certainement pas. Il y a pire que cela. Il est un point de non-sens qui vient en de ça du souci de la mort. Il est un point de non-sens qui vient confondre l’âme et l’esprit dans un égarement réciproque, dans le sentiment de la perte définitive. On m’a demandé de raconter pourquoi j’étais là. Je ne savais trop quoi dire, je dis que j’avais besoin de parler à quelqu’un, que j’avais la force d’aller nulle part. Nulle part c’était ici - une parenthèse toute blanche. Il y a pire que de n’avoir nul lieu ou dormir, se sentir nulle part plus en danger que chez soi. On me mit une tunique blanche avec des points verts, quelque chose d’immonde, là j’étais malade. On cherche à vous uniformiser, vous ne ressemblez à rien. On vous met dans une salle toute blanche puis on éteint la lumière. Quelqu’un doit venir vous voir, vous perdez toute notion du temps. Le temps est suspendu. Il fait noir, vous pensez et toutes vos angoisses s’écrivent sur les murs, vous ne les voyez pas mais vous les sentez, dans un silence immonde ce sont des milliers de mains qui grattent les murs de la pièce et qui dans une frénésie dramatique s’arrêtent puis recommencent, s’arrêtent puis recommencent, sans discontinuer ; sans que jamais vous ne puissiez les voir, sans que jamais vous ne puissiez les toucher. Et le silence, le grand silence – lorsque tout en vous se tait et qu’il n’est que la cadence d’un cœur pour vous dire qu’ici aussi rien ne dure, qu’ici aussi le temps passe. Vous savez que vous êtes seul.
Tu as les cheveux blanc, diaphanes , sur les photos que je prends de toi. En noir et blanc. Ce quelque chose des actrices d’un autre temps, de ces visages qui restent, figés. C’est une beauté suspendue dans le temps suspendu, un drame qui se joue et que l’on flatte. C’est comme à l’automne, une saison qui dure, pour ne jamais mourir. C’est comme cette envie que j’ai de toi, qui dure. Un faux sommeil, une douleur sensuelle et tragique.
Tu sais mais tu ne te rends pas compte, ton doute me galvanise. Il est cet irréductible espace que nourrit cet érotisme tragique. Cette instabilité nécessaire, c’est comme cette démarche presque alcoolisée que tu traines malgré toi. Et tes formes sont comme ces sculptures permanentes, les dunes et les collines, ces formes sensuelles qui résistent au temps. C’est la nature exaltée, sexuée. Une maladresse oubliée, que rien ne corrige.
Il ya chez toi quelque chose qui m’intéresse.
Tu as les cheveux blancs, sur les photos que je prends de toi. C’est fou, comme j’aime prendre des photos de toi. Tu as ce quelque chose de ces actrices d’autrefois, quelque chose qui reste suspendu, au temps suspendu. Et j’aime cette façon que tu as de bouger devant la caméra, de rompre ces silences respectables par un mouvement du corps. J’adore cette façon bien à toi de créer ces moments bien à toi, tu viens trouver dans l’espace les espaces vulnérables. Tu te les appropries, en fait des havres de sensualité. Oui, et tu le sais, tu le sais, mais tu ne te rends pas compte. Et j’aime cette fausse indolence, cette insouciance du corps. C’est Dieu qu’on prend au piège, il y a là tout son projet. C’est un oubli divin que ce divin oubli.
L’ombre d’un homme
L’ombre d’un homme guette à la nuit tombée
Tous les flots qui sommeillent, la nébuleuse perfection
Cette mer qui déjà a envahi le ciel
Et l’onde céleste soustraire à l’homme la raison
L’ombre d’un homme n’est pas plus corps qu’âme
Tout irréel en somme, ni être, ni damné
C’est l’horizon qui se cherche,
Entre le Ciel et la Mer
Entre la Nuit et le Jour
Entre l’aurore et l’aube
C’est une conscience dérobée
Quelque part
Dans les vapeurs du jours
C’est au crépuscule, tout un homme qui doute
« Doute » ! Transe de l’ombre grimaçante
Et sous la bruine,
Le poète révélé
Scrutant l’ailleurs
« Ailleurs » l’innommable monde
Insomnie
Au ciel noirci épais et peint,
Magnifié de poudre parsemée
Surplombant des murs blanchis au pinceau
D’une nuit éclairée aux allumettes sans fumée
Montmartre
La nuit de la Saint Sylvestre
Montmartre devenait le théâtre de mon espièglerie soudaine
Avançant à tâtons dans la rue marchande
En mouvement,
Je me laissais porter par la foule,
Comme par les fluctuations de la marée houleuse
Je sentais presque alors sur mon visage blême
Le vent d’une agitation qui allait en grandissant,
À mesure que d’autres pas se rajoutant aux premiers,
J’avançais malgré moi, happé par l’indicible
Sur mes joues glissait une enfilade de noms et de lumières,
Des enseignes dressées au fil du passage sans laisser trace
Parfois mon regard s’arrêtait sur l’une d’elles,
Suffisamment peu pour s’en détacher sans heurt,
Et quand bien même une épaule frôlait la mienne
Tel le grain de sel rompant la sérénité du sable harmonieux
J’étais le passager d’un rôle qu’il me fallait tenir,
Dans lequel je me plaisais tant il me rapprochait de la scène
Il me fallait fermer les yeux pour percevoir les effets des allées et des venues,
Tendre l’oreille pour saisir les vibrations des cœurs espiègles,
Passionnés peut-être
Battant à cadence, saisis par l’empressement
Ces cœurs impatients, moi y compris
Quelque chose dont la trame m’était inconnue se préparait alors,
Ce quelque chose dont je pouvais palper le souffle sans peine,
Me saisissait m’enlevant à une réalité certaine,
Moi qui n’était que de passage,
Dans les coulisses d’une représentation sans nom.
Belle
Belle, mystérieuse, comme à la mer la nuit venue
Elle dormait las, nue sur sa couche, drapée pour l’heure de quelques plis
Sur un coussin orange et blanc comme à la robe de son lit
Elle s’étendait parmi les lys qui venaient couvrir sa tenue
Et sur une branche, haut perchée, à la fenêtre rabaissée
Etait un oiseau qui chantait tout ce qu’avril annonçait
Le regard haut, fièrement dressé, plein comme une dinde engrossée
Il troublait seul par son séjour la course du jour qui s’éteignait
Alors le ciel s’abaissa pour entendre le chant de l’aube proche
Et sur ses nuages arrimé on crut l’apercevoir d’ici,
Ainsi la pluie était tombée et on crut voir suer les porches,
Les façades transpirer ; et pour le jour c'en fut fini.
Et toujours belle, mystérieuse, comme à la mer la nuit venue
Elle dormait las, nue sur sa couche, drapée pour l’heure de quelques plis.
Remise aux songes et aux tumultes du temps rêvé et suspendu
Elle trouvait là, bien dans son lit tous les plaisirs et tous les cris.
Sebastien - nouvelle
Je suis sorti ce matin. À l’origine, j’avais pris six mois – je suis sorti au bout de quatre. Au tribunal, le juge il m’avait dit : « C’est idiot, vous savez ; j’ose espérer que cela vous fera réfléchir ». Ils n’ont donc toujours pas compris. Après c’est pire. Souvent, ce qu’on dit, c’est que c’est un peu comme un centre de formation. On rencontre du monde, on se fait un réseau, des épaules. On vise plus haut. Il y a un peu de ça, c’est vrai. Mais ce qui fait le plus chier tu vois, ce qui t’en fout plein le bide, c’est le vide. Le vide mon vieux. Le vide c’est ton meilleur pote, tu le côtoies tous les jours. Toutes ces sales histoires que t’entends. Des histoires, mais des vraies. Après ça, la vie tu ne l’aimes plus trop. Tu rêves, la nuit encore, tu imagines que t’es ailleurs. Tous les trucs qui te dégoutaient quand t’étais dehors, et bien tu donnerais n’importe quoi pour les avoir. N’importe quoi. Moi, c’étaient les tartines au Nutella que ma mère me préparait le matin. Des grandes tartines avec du chocolat au lait, à l’époque où il y avait encore le club Dorothée à la télévision. Tous les mangas mon vieux – ah Dragon Ball Z, y’ a pas à dire, ça c’était vraiment cool. Ma mère, elle me manquait. Je pense à ce passage dans un roman français, lorsqu’il débarque dans la cellule, pour une connerie le con – fumer de la coke sur un capot alors que t’as les flics à deux mètres, c’est un peu comme baiser sans capote avec une inconnue. Tu le cherches le vide, tu le cherches. Enfin bon, je pense à ce passage dans un roman français, le mec il est tout seul. Tout seul dans sa cellule, pas même un bouquin, pas même un bout de papier. Et son cerveau qui tourne, qui tourne, tout ça qui s’agite, et rien pour le vider. Il commence à écrire dans sa tête, il part à la recherche de son enfance. Et y’a rien, presque rien. Alors il insiste un peu le mec et il commence à trouver quelque chose et là tout s’enchaîne. Une avalanche. Comme ça. Il commence à écrire son bouquin, dans sa tête. Alors, il se demande si ce ne sont pas les murs, les murs de la cellule, qui le forcent à l’introspection, qui le ramènent à lui-même. L’angoisse. Moi je vais vous dire c’est l’angoisse. Comme un étau qui se resserre, qui vous ramène à l’essentiel, par la violence, la contrainte, la menace, la coercition. La vraie violence, tu ne t’en sors jamais vraiment. Même les mecs les plus solides je veux dire. Ils tombent un peu. Parce que ceux qui sont avec toi en prison, ils s’en foutent pas mal que tu sois coupable ou pas, ça veut plus dire grand-chose.
Il y a une pote que j’ai connue, avant d’y entrer. Elle s’appelle Tina. Ça fait une plombe que l’on ne s'est pas parlé. Je ne sais pas ce qu’elle fait, elle doit être réalisatrice ou quelque chose du genre. Elle doit faire des images. Elle avait le truc tu vois, tu le sens. Tu le sens quand la personne te parle de son truc et que c’est toute sa vie. Toute sa vie qu’elle joue là devant toi, et qu’elle préfèrerait crever plutôt que de passer à côté. Tu le sens. Enfin bon, Tina elle disait que si on pouvait foutre dans la même prison des sans-papiers et des pédophiles c’est qu’il y avait un problème. Bah je suis d’accord. Mon pote de cellule, lui il est toujours là bas, Aristide. Aristide pour le coup, lui il s’est fait entuber. Il n’est pas totalement innocent, personne l’est, mais suffisamment pour n’avoir rien à foutre ici. Son histoire il faut la raconter.
Aristide il vient du même quartier que moi, il avait une petite sœur et sa sœur elle avait toujours des emmerdes. Sa mère, elle l’avait appelée Dorothée. Rien qu’à cela, on voit déjà que ça tournait pas rond chez elle. Enfin bon, elle s’appelait Dorothée. Je n’ai jamais pu oublier ses yeux – ils étaient bleus, mais d’un bleu très particulier, d’un bleu qui n’existait pas vraiment, pas ici en tout cas. C’était un bout de la mer sans doute qu’elle avait emporté avec elle, là dans ses yeux, toute la mer des Antilles, bleue turquoise. Elle te regardait mon vieux, toi tu voyageais. Dorothée avait un copain, un mec qu’elle aimait comme une cintrée, même qu’ils avaient eu un gosse. Enfin bon, son mec il dealait, il habitait chez eux et chaque semaine il ramenait quelque chose comme 2000 euros à la maison. La mère, elle l’aimait bien – celle qui avait appelé sa fille Dorothée. Elle l’aimait bien parce qu’elle pouvait mettre un peu d’argent de côté comme ça, et chaque été du coup elle emmenait toute la famille aux Antilles, et je peux vous dire que les Antilles c’est sacré. Les flics, ils ont commencé à s’intéresser à son «gendre». Je l’appelle comme ça pour qu’on saisisse bien le truc. C’était son gendre, le mec de sa fille – Dorothée. Enfin, ils ont un peu charcuté la mère pour savoir ce qui se passait, il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond dans la baraque. Bah la mère elle savait bien que son gendre dealait et tout et les flics, c’est à lui qu’ils s’intéressaient. Qu’est-ce qu’elle fait elle ? Elle balance Aristide, la mère, elle balance son propre fils. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’il ne ramenait pas assez d’argent à la maison. C’est clair, Aristide il n’avait pas un rond, mais quand même c’était son fils. Au procès il a tout pris, il a eu beau nier le pauvre, ils ont tous témoigné contre lui, même Dorothée et ses yeux bleus. Vraiment, il y a des gens je vous jure. J’aimerais bien oublier ses yeux, mais je n’y arrive pas. Enfin, voilà le genre d’histoires que l’on entend là-bas. Et ça tourne toute la journée dans ta tête, t’entends les voitures, juste à côté-là sur le périphérique. Tu te fais des films, pendant les vacances, t’imagines où les gens peuvent bien partir. Encore moi je suis resté que six mois, je n’ai même pas le droit de vous raconter tout ça. Je m’en fous, je le fais quand même. Aristide lui, il a pris deux ans en préventive, pour rien, juste parce qu’il s’appelait Aristide et qu’il était le frère de Dorothée. Comme je disais, après ça la vie tu l’aimes plus trop. Le plus dur, ce sont les aveugles. Je veux dire, on les appelle comme ça parce qu’ils ne voient pas le bout. Ils entrent pour des années, un peu comme s'ils avaient pris perpète. Ils ne voient pas le bout, tellement, qu’ils essayent au final de s’oublier eux-mêmes, d’oublier leur nom, leur famille, leur histoire. De s’oublier quoi. Mais ils n’y arrivent pas. Vous savez, c’est un peu comme au temps des esclaves, au 18 ème siècle. Il y a bien à ce sujet une petite histoire que j’aimerais vous raconter. On dit qu’il y a au Bénin, un arbre qui s’appelle « l’arbre de l’oubli ». Un arbre autour duquel on faisait tourner les esclaves avant de les faire embarquer sur les négriers dans l’espoir qu’ils oublient leur culture d’origine. Pour qu’ils n’aient pas envie de se venger aussi. Surtout, qu’ils ne se vengent pas. Les hommes mon vieux. Ils embarquaient pour Salvador de Bahia par exemple, au Brésil, enfin eux bien sûr, ils ne le savaient pas. Evidemment, ils n’ont jamais rien oublié. Bah là- bas, en prison, les types ils tournent toute la journée, comme ça dans le vide. Ils essayent bien d’oublier qui ils sont, je vous jure qu’ils essayent. Il y a un type qui passait son temps à répéter, comme dans le film : « Mon nom est Personne, mon nom est Personne ». Une ombre le mec. Ils essayent, mais ils n’y arrivent jamais.
Moi, ce qui m’a vraiment foutu à terre, c’est le départ de Nina, deux semaines après que je sois entré. Un gars de chez moi qui l’a serrée, mais je la comprends au fond. Je lui en ai fait voir. Faut le dire, j’ai déconné, mais quand même. Je l’aimais, je m’en rends compte maintenant. C’est chiant de pas réussir à oublier quelqu’un, on sent que l’on est que peu de choses. Il y a une partie de soi qui ne nous appartient plus vraiment. Dehors, je ne la calculais pas trop. Je savais qu’elle était là, je le savais. Mais quand elle est partie, j’ai fait un peu le mec au début, puis c’est là que je l’ai senti passer. Rien que d’imaginer son corps, c’était le sien c’est sûr. Ah ça, mais plus le mien pour le coup. Enfin bon, là je me suis dit mon vieux t’es seul. Elle est partie. C’est comme ça. Puis, qu’on se le dise, la béquille, quatre mois durant, il y a des mecs, ça fait des années. Des moines ou des animaux. Entre les deux, qu’est-ce qu’il y a ? Le vide. Le vide je vous dis. Il faut bien que ça passe quelque part… J’en ai marre d’attendre ce putain de bus, je n’ai pas tellement envie d’aller voir ma mère. Enfin si, j’ai envie, j’en crèverais, mais j’ai honte. J’aurais voulu lui donner autre chose, autre chose que moi. J’aurais voulu qu’elle vienne me chercher, comme avant lorsque j’étais encore un enfant. Je voudrais qu’elle soit là et qu’elle me prenne dans ses bras. Putain, qu'est-ce que j'ai foutu?... Le bus enfin. Paysage qui défile. Pluie fine sur la vitre, nuage de buée. À l'horizon la prison disparait. Même plus envie de pioncer, impossible. Pas avec elle en face de moi. Mon dieu, c’est sûr je n’ai rien vu depuis quatre mois. Dieu qu’elle est belle. J’oserai jamais aller lui parler. Qui je suis moi, maintenant, tout petit devant quelque chose d’aussi grand ? Après tout ce qu’ils m’ont mis, même moi debout, elle assise, je ne dépasse pas ses genoux.